
Balayés les mégots écrasés au pied des comptoirs, exit les écrivains du dimanche noircissant du papier au Café de l'Industrie ou au Saint-Jean, Paris a vendu son âme au diable, que dis-je, il paraît que c'est sain et même saint d'être non-fumeur... C'est donc un pacte avec le bon Dieu que les législateurs viennent de passer mais auraient-ils la mémoire courte au point d'oublier que ce dernier est amateur de havanes?
Non ce n’est pas en tant que future ex-fumeuse que je m’exprime sur ce sujet mais tout simplement en tant que fan inconditionnelle des Gainsbourg, Sartre, Verlaine, Breton, Sand, Sagan et autres génies de l’art et de la volute ; car ce jour est à marquer d’une pierre blanche ou plutôt tombale.
En effet, si je vous évoque ces feus – mais néanmoins éternels – talents ce n’est non pas pour tenter une quelconque relation de cause à effet entre génie et nicotine mais plutôt dans le but de souligner l’importance historique de cette loi : il s’agit de la fin d’une ère - et je pèse mes mots- culturelle.
Non que l’avènement du tout non-fumeur soit également celui de l’inculture mais il s’agit d’un tournant en termes même d’identité française ou plus globalement vintage.
Primo, les cafés de quartier, de la Butte-aux-Cailles à Saint-Germain-des-Prés, du Pays-de-Caux aux frontières transalpines, vont tout simplement se vider d’une population entière qui constitue l’âme de notre France profonde, celle de la clientèle habituée, celle que certains qualifient de piliers de comptoirs, et avec eux s’en iront les fameuses et si délicieuses brèves de comptoir, les fermetures qui se prolongent autour de débats enflammés où les exilés de Bretagne ou du Pays Basque se rejoignent dans une fraternité bigarrée. Que vont devenir ces âmes esseulées qui ne trouvent une famille que dans le troquet de leur quartier, vont-ils se claquemurer dans leur studio trop étroit, vont-ils se contenter d’une consommation et d’une cigarette dehors les doigts transis autour de leur mégot, à lorgner sur leur demi resté sur le comptoir, au chaud ? Vont-ils se résigner à abandonner leur précieuse ennemie pour de bon, au prix d’une hausse de consommation d’alcools, d’antidépresseurs ou d’autres drogues moins incommodantes pour les autres ? Il n’y a plus de fumée, mais l’incendie couve…
Secundo, peut-être s’agit-il de nostalgie passéiste et donc erronée mais quand je me remémore les débats littéraires brillantissimes d’Apostrophes, la désinvolture de Gainsbourg sur les plateaux télé, l’élégance de Lauren Bacall dans Le Grand Sommeil et les débats enflammés des étudiants soixante-huitards dans les amphi de la Sorbonne, je constate que c’est une page historique qui se tourne, laissant place à une forme de puritanisme aseptisé, celui-là même qui risque de faire disparaître les fromages au lait cru, pure merveille de notre terroir, pour des raisons de santé publique.
Et la santé justement parlons-en, les reconvertis par pression sociale vont au mieux se rabattre sur les graisses, augmentant d’autre fléaux de nos sociétés soi-disant saines de corps et d’esprit mais dont la sédentarité et l’obésité ne cessent d’augmenter, elles-mêmes responsables d’accidents cardio-vasculaires, mais c’est connu, la malbouffe, ça n’importune pas les voisins de table… Et qui dit sevrage tabagique dit aussi dépression, qui dit surpoids dit mal-être donc déprime, bref pour le confort des uns on substitue le danger pulmonaire au danger cardiaque voire suicidaire, soit.
Ce que je crois aussi, c’est qu’à diaboliser ce produit ancestral, on en omet les autres substances, dont parfois une seule prise suffit à mener à la catastrophe, mais un rail dans les toilettes, ça n’enfume pas, une petite perf’ non plus, un cacheton ça fait pas de mal. Elle est belle la santé publique, on trouve un persécuteur - le consommateur de nicotine – et on ferme les yeux sur les dépendances parfois foudroyantes. A choisir, je préfère mourir à petits feux, et puis j’veux pas être centenaire.
Et quitte à interdire toute forme de pollution nuisible à la santé dans les lieux publics, voici quelques propositions de projets de lois :
- Interdiction de s’asperger de parfums capiteux provoquant migraines et haut-le-cœur.
- Interdiction de tenir des conversations futiles atteignant un certain niveau de décibels, provoquant agacement et crise de nerfs.
- Interdiction d’infliger ses goûts musicaux douteux par le biais d’un téléphone mobile à haut-parleur, simple pollution sonore.
- Interdiction de hurler sa vie au téléphone.
- Interdiction de porter des manteaux en véritable fourrure pour lutter contre l’extinction des espèces.
- Interdiction de polluer les oreilles et le moral d’autrui en geignant et se plaignant de sa triste condition.
- Interdiction d’être tout simplement impoli, désagréable voire grossier, car ça peut vous polluer –pardon gâcher – votre journée.
- Interdiction d’utiliser quelconque objet motorisé susceptible d’émettre du dioxyde de carbone. (Etrangement, les pots d’échappements, personne ne se révolte de ce qu’ils infligent à nos bronches).
Je m’enflamme… je vais m’en griller une pour la peine, en espérant que les voisins ne le sentent pas.